Catégorie : Western
Titre Original : Duel in the sun

Métis blanche/indienne, Pearl (Jennifer Jones) est le fruit d’une mère et d’un père soumis à leurs propres passion. Le double meurtre du père scelle son destin, plus qu’elle ne l’imagine, et la conduit chez une cousine (Lilian Gish) mariée à un riche et raciste propriétaire terrien (Lionel Barrymore) et ses deux fils, le gentil Jesse (Joseph Cottent), le coquin Lewton (Gregory Peck), qui tombent rapidement sous son charme.
Nouvelle superproduction de David Selznick, Duel au Soleil devait se voir comme une sorte d’opus à la Autant Emporte Le Vent. Le temps passé, le film est moins dans les mémoires que son illustre prédécesseur. Il ne faut cependant pas voir le film comme un échec financier. Le succès de Duel au Soleil fut colossal, le plus élevé de 1947, l’année de sa sortie.

Selznick est plus que jamais aux commandes et s’entoure comme toujours des meilleurs dont Dimitri Tionkin à la musique et William Cameron Menzies à la direction artistique comme ce fut le cas dans Autant Emporte le vent. Il fait appel au vétéran King Vidor, qui réalisa des chefs d’oeuvre au temps du muet. L’emprise du producteur sur « son » oeuvre créa des tensions avec le metteur en scène. Gregory Peck se souvient du départ de Vidor : « On tournait une scène où Charles Bickford propose à Jennifer Jones de l’épouser, Vidor se déclara particulièrement satisfait de la prise, mais Selznick intervint pour qu’on en tourne une autre, demandant à Bickford d’y mettre un peu plus d’émotion. C’en fut trop pour Vidor, qui ramassa son scénario, mit sa veste, dit à Selznick de façon très crue qu’il pouvait aller se faire voir avec son film et quitta le plateau… David déclara : »J’ai dû dire quelque chose qu’il ne fallait pas ! » »
En fait, pas moins de 8 réalisateurs auraient participé au film. Et pas des moindres, au final, la moitié des images seraient de Vidor tandis que le réalisateur William Dieterle en serait à l’origine de 30%. Joseph Von Steinberg a également mis en scènes plusieurs séquences.
Même s’il ne lance pas dans la réalisation (ou très épisodiquement, IMDB le crédite comme metteur en scène sur ce film), Selznick est crédité seul au scénario qu’il modifia tout au long de la production. Il rajouta ainsi toute la première partie sur les parents de Pearl avec deux scènes de danses dont une dans un immense saloon et des figurants dans tous les coins. On peut dire ce qu’on veut de ce genre de producteurs mégalos, ils n’hésitent cependant pas à prendre des risques et mettre la main au porte-monnaie pour illustrer leur vision.


Et c’est peut-être dans ce film qu’on retrouve le plus la vision de Selznick et ses obsessions. Toute la production fait de Duel au Soleil un film excessif. Ce n’est pas le réalisme qui est recherché ici mais des décors et des éclairages signifiants, exacerbés, et souvent sublimes. Comme dans Autant emporte le vent, Menzies conçoit des images puissantes et évocatrices (la scène avec la corde derrière le père de Pearl).
La séquence d’opposition à la construction du chemin de fer illustre cette volonté de grandiose. Le sénateur McCanles cherche à empêcher que les rails traversent sa propriété et réunit ses hommes de main. Ce sont alors des milliers de cavaliers qui se regroupent surgissant de tous les côtés d’un paysage vallonné vers le lieu de rendez-vous. Je n’ai jamais vu autant de cavaliers et de chevaux dans un film au même moment. Il n’y aura pas de bataille mais cette double démonstration de force (parce que la cavalerie va intervenir) donne lieu à une séquence monumentale et inoubliable.

Le propos lui-même est excessif, encore plus qu’Autant en Emporte le Vent dont le schéma est le même : une femme (Pearl / Scarlett) a deux hommes dans sa vie (Jesse / Lewton et Rhett / Ashley), dit aimer le plus sage (Jesse / Ashley) mais finit toujours par tomber dans les bras du rustre (Rhett / Lewton), le bad boy en quelque sorte, tandis que le sage se retrouve avec la femme dévouée (Helen / Melanie). C’était déjà très romanesque dans le film de Victor Fleming. Dans Duel au Soleil, on est dans le déchainement violent des passions. Si Rhett pouvait paraître macho, Lewton est un salaud égocentrique. Les baisers ne sont plus fougueux mais s’apparentent à un viol dans cette scène folle où Lewton pénètre dans la chambre de Pearl, jette un oeil sur la femme avec un regard concupiscent et jette sa cigarette d’un geste incroyable pour aller l’étreindre.
Presque tout Duel au Soleil raconte cette passion entre deux êtres qui les empêchent de penser à autre chose ou de tenter de tourner la page. Même en cavale, Lewton cherche à revoir Pearl au mépris de toute sécurité, pour assouvir sa passion, ou plutôt sa domination sur Pearl. Cette dernière se défend, s’oppose à lui tout en rêvant de mariage. Cet relation amour/haine confine à l’absolu dans son final, littéralement le duel sous un soleil de plomb. Les tous derniers instants sont frénétiques. C’est sans doute grandiloquent voire grotesque, Selznick a dépassé la ligne. Mais c’est sublime et anthologique. Le couple Jesse / Helen est lui relégué au second plan, dans un désintérêt total. Le message de Selznick est clair, seul compte les sentiments d’amour déraisonnables et violents qui confine au rapport de forces. L’amour bienveillant au cinéma, ça ne vaut rien du tout.


Dans le rôle de Pearl, Selznick met en valeur sa compagne et future femme Jennifer Jones. L’actrice fait de Pearl une femme fière et farouche mais marquée par le rejet (elle est métisse) et la mort. Elle prend plus des postures qu’elle ne joue, tout dans l’excès donc, mais le résultat est sidérant. C’est elle qui apporte toute la dimension érotique du film, portant des vêtements aux couleurs vives et étrangement reprisés (la chemise rouge), ou d’un blanc immaculé le temps d’une scène de bal (il faut toujours une scène de bal dans les grosses productions de Selznick). Elle est inoubliable quand elle subit le sermon du pasteur nue sous une couverture. Face à elle, Grégory Peck répond avec lubricité dans un rôle presque truculent de méchant immoral mais aimé profondément par son père. Une œuvre unique.

Par Pascal
5 décembre 2010
A West Point, les tensions s’accumulent au sein des élèves officiers entre les abolitionnistes et les sudistes. Suite à une bagarre, un groupe d’officiers, dont Jeb Stuart (Errol Flynn), sont mutés vers l’ouest. Ils ne tardent pas à découvrir un état où l’armée tente péniblement de faire régner l’ordre et où un abolitionniste reconnu, John Brown (Raymond Massey), ambitionne de faire entendre raison aux états esclavagistes par la force.

« Notre seul loi, c’est la loi de Dieu », voilà les paroles des méchants de La Piste de Santa Fe, militants combattant les esclavagistes du Sud. Même si nous suivons une page véridique de l’histoire américaine, c’est plutôt déconcertant dans un film de donner aux abolitionnistes le mauvais rôle. Citant des discours de liberté, ils sont ici le vecteur de haine et des tensions d’avant la guerre de Sécession qu’ils contribuent à provoquer. Les « gentils » sont les sudistes épaulés par le futur président des états en Sécession (Jefferson Davis joué par Erville Alderson). Il signe un vibrant discours auprès des diplômés de West Point sous le regard du Colonel Lee, pas encore Général, qui joue ici le rôle d’arbitre et tentant de calmer les ardeurs de ses soldats censés rester dans leur obligatoire devoir de réserve. Dans le contexte des années 1930-40, cette apologie et idéalisation du Sud et de sa bienveillance ne sont certes pas une énorme surprise (remember Autant en emporte le vent) mais elle peut surprendre la vue quelque peu binaire que j’ai de cette période. Ce ne sont pas toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire en quelque sorte avec ici des Yankees va t’en guerre et finançant (durant une réunion de notables nordistes) ce terrorisme qui ne disait pas encore son nom.
La barque est quelque peu chargée (et encore, je ne connais pas vraiment le sujet). John Brown est vue comme un fanatique reniant sa propre famille, sourcillant à peine à l’annonce du décès de sa progéniture. Cette perte de sens autour d’un pilier majeur de bien des sociétés, la famille, décrébilise les justifications de la justesse du combat de Brown. La question de l’esclavage est ainsi transférée vers une histoire de principe et d’honneur, l’armée ne doit pas s’engager politiquement, ainsi que vers une question de droit, John Brown par ses pillages devenant un hors la loi.

Et c’est ainsi que Michael Curtiz nous conduit à nouveau dans le film pionnier et sur l’instauration du droit. A bien des égards, La piste de Santa Fe sonne comme un préquel de Les Conquérants, deux films séparés par la Guerre de Sécession devenue une douloureuse ellipse. Les acteurs sont à peu près les mêmes. Errol Flynn, Olivia de Havilland (qui joue Kit Carson Holliday) bien sur mais aussi les deux acolytes de Flynn (Alan Hale et John Litel) jouant toujours le duo comique de service. Ce duo de sidekick comique est bel et bien une figure classique du cinéma qu’on retrouve dans bon nombre de film comme récemment Pirates des Caraïbes qui bénéficiaient de deux duos de ce type (raté d’ailleurs). Curtiz filme aussi des trains et raconte la période précédant la construction du chemin de fer et qui est le point de départ de Les Conquérants. Comme toujours, Curtiz privilégie le mouvement et la fougue de son héros. Dans un rôle un peu plus sérieux, mais pas trop, Flynn est toujours génial dans ce nouvel exercice de spectacle total.


En John Brown, Raymond Massey est à la fois terrifiant et poignant en illuminé notoire et haineux omnibulé par l’action mais aussi profondément attaché à sa cause vue comme une mission divine. A l’instar de Patric Knowles dans Les Aventures de Robin des Bois, Ronald Reagan joue le double en moins bien d’Errol Flynn, l’ami fidèle mais inférieur. Un autre side-kick en somme, même un faire-valoir, Reagan ne sera jamais véritablement une grande star (du moins au cinéma), avec quelques bonnes répliques (« on est à trois contre un ! », « si ça te rend nerveux, ne les compte pas. »). L’issue du triange amoureux entre les deux soldats et Kit Carson n’a donc rien de suprenant et est filmée comme si tout était bien balisé en jouant la carte de l’humour. On retrouve donc Olivia de Havilland qui, tout en restant sublime avec son sourire enjoleur, joue ici les garçons manqués drôle avec un « yi-ah » inoubliable lors d’une remise de diplôme. Dommage que son rôle et son temps de présence à l’écran soit si limité, flanqué du « vieux père sage » clamant tel Yoda des discours clairvoyants et d’une « l’indienne voyante ».


Bien que cette dernière soit aussi un lourd poncif, Curtiz transforme la séquence des prémonitions en un constat profondément amer. L’indienne annonce la guerre civile et un avenir horrible où des amis officiers seront amenés à s’opposer dans peu de temps. Et cette histoire vu par ceux qui la vivent au plus près, ces petites mains qui exécutent les ordres, prend des accents désenchantés particulièrement quand Jeb, uchronique, imagine un destin où le Sud résoudra le problème de l’esclavage seul. La Piste de Santa Fe s’achève sur une impressionnante scène guerrière finissant sur une potence juste avant la guerre civile. Curtiz transcende alors tout aspect binaire (nord : pas bien, sud : bien) en montrant un John Brown qui perd tout avec un profond désœuvrement et une grande lucidité face à des vainqueurs qui bientôt vont sombrer dans le chaos…




Par Pascal
4 octobre 2010
Le film s’ouvre sur des images impressionnantes du cheval de fer parcourant l’ouest américain. Déjà, on devine que ce train à grande vitesse (30 km/h!) en mouvement permanent devait plaire à Michael Curtiz qui d’entrée fait disputer une course entre la machine et une diligence. Et sans surprise, les dernières scènes d’action se dérouleront dans ce même train dans les wagons en flammes ou sur les toits, les ombres menaçantes dans le cadre comme une signature, assurément celle d’un des plus grands réalisateurs.

Avec Les Conquérants, c’est une nouvelle fois le trio Flynn/Haviland/Curtiz qui officie pour notre plus grand bonheur. Sans Basile Harthowe ni Claude Rains toutefois mais avec quelques réguliers comme Alan Hale (Petit Jean dans Robin des Bois, mais également dans celui de Fairbanks seize ans plus tôt !) ou John Litel. Western donc, Curtiz a vraiment tout fait, où la civilisation commence à s’étendre vers l’ouest grâce à l’arrivée du chemin de fer dans la ville de Dodge City, du nom de son promoteur. Le réalisateur multiplie les images des pionniers, des cow boys à travers la caravane des migrants, emportant avec elle un immense, et pas toujours contrôlable, troupeau. Il filme aussi la sauvagerie de ces territoires sans véritable autorité particulièrement dans Dodge City, cité violente livrée à elle-même, sans shérif.




En emportant malgré lui son héros dans le rôle du shérif, Les Conquérants raconte ni plus ni moins que l’histoire de l’instauration du droit, et de l’autorité face aux fripouilles en tout genre, à la barbarie. Nous assistons donc à la naissance d’une presse libre et de la liberté sans la contrainte des malfrats. Et, comme un pied de nez au film Robin des Bois, le progrès dans Les Conquérants, ce sont les taxes ! On pourra convenir que la vision est plutôt simpliste : l’argent ne servira qu’à l’éducation, aux infrastructures tandis que les riches sont les vilains du film spoliant même les plus démunis (qui du coup se lamentent de ne pouvoir payer leurs impôts !). Cette perspective n’atténue en rien la qualité du film. Dans des grands décors de ville de pionniers avec vieux barbier et saloon remplie d’alcool et de danseuses, l’histoire est menée tambour battant avec en point d’orgue une bagarre générale dans un saloon. Anthologique, elle aboutit à la destruction complète du plateau et aurait nécessité la participation de tous les cascadeurs d’Hollywood disponibles !


Accompagné par une plaisante musique d’un Max Steiner faisant lorgner son thème principal du côté d’Autant en Emporte le Vent (qui sort la même année), Errol Flynn est génial dans le rôle du vrai héros confiant et droit comme une flèche, trainant avec lui un air ironique faussement modeste et un calme olympien dans les pires situations (face au frère de Haviland par exemple). Olivia de Haviland en féministe douce est également superbe avec aussi un sourire enjôleur mais plus naturel. Leur évidente complicité transcende un film déjà excellent, c’est un des plus beaux et mémorables couple du cinéma : leur baiser est une scène inoubliable.




Par Pascal
26 septembre 2010