L’introduction est géniale. Alors que Vladimir Cosma reprend, peut-être ironiquement, le Bernard Herrmann de La Mort aux Trousses, nous assistons à une course poursuite en pleine ville et une mise à mort filmée dans le film. La mise en scène est brute, agressive. Implacable comme du Costa-Gavras. J’adore ça. Le Prix du danger raconte un futur proche : celui d’une Europe à l’agonie où une chaine de télé pulvérise les records d’audience grâce à un jeu où un candidat est poursuivi par d’autres jusqu’à ce que mort s’en suive… Numéro 42 parmi les candidats, François Jacquemard (Gérard Lanvin) est sélectionné et va se retrouver au coeur d’un jeu abominable.
Il faut absolument revoir ce film qui est d’une troublante actualité. Dans des décors de pays de l’Est (le film est tourné en Yougoslavie), la société décrite semble uniforme, européanisée et surtout à bout de souffle. La pauvreté est partout et il y des licenciements économiques et un ministre du chômage, une monnaie unique (le dollar !), l’accès aux armes à feu, l’euthanasie (ou « suicide librement consenti » !). En parallèle, Boisset décrit à travers la chaine de télé produisant le Prix du danger une société du fric facile et de l’appât du gain, de l’audience reine et des patrons complaisants décidant littéralement du sort des autres dans leur tour de cristal. Une partie du film se déroule donc dans le bureau du président de la chaîne (Bruno Cremer) avec son staff.

Pour illustrer son propos, Boisset est direct et use aussi d’un humour odieux et génial. Ainsi, quand l’avion d’un candidat s’écrase, entraînant sa mort, le présentateur du jeu s’exclame : »C’est la dure loi du sport ». L’animateur superstar, c’est un Michel Piccoli exceptionnel, s’enflammant et cabotinant à outrance pour ce jeu de télé-réalité voyeur à la publicité omniprésente et ultra criarde. Dans le rôle très physique du candidat, Gérard Lanvin est énorme, héros attiré par le pognon et qui n’a pas grand chose à perdre, devenu enragé par le système et ses règles.

En plus de Piccoli, Cremer ou Lanvin, Le Prix du Danger est un festival de tronches des années 80 avec un casting de tueurs remplis de violence et prêts à l’extérioriser, et un quatuor de femmes : Gabrielle Lazure, Andréa Férréol, Catherine Lachens (vu en camionneuse nymphomane dans Je suis timide mais je me soigne) et Marie-France Pisier. Malgré un certain préci-précha de mauvais aloi en court de route, Pisier, qui était insipide de l’As des As, trouve ici un rôle vraiment mémorable et glaçant, en phase avec son allure et ses cheveux impeccables. Le final, via son discours horriblement sincère, est terrifiant.
En transposant un thème de cinéma vieux comme Les Chasses du Comte Zaroff à la télévision, Yves Boisset livre un film puissant et sans concession, expression galvaudée convenant tout à fait au Prix du Danger. Et mine de rien, au delà des tics et trucs des années 80, il pousse à l’extrême des constats de son époque et finit par préfigurer notre propre société. On peut bel et bien parler d’un film visionnaire.


A partir de rêves d’évasion et de la découverte d’une force énergétique immense, trois gamins un peu à l’écart décident de construire un vaisseau pour partir dans l’espace.
Explorers démarre sur des visions qui rappellent Tron mais le film de Joe Dante dévie vers une sorte de version personnelle de Rencontre du Troisième type (Explorers y fait même référence à travers un singe en peluche). La vision est d’ailleurs très personnelle et s’attache à une évocation d’enfants, un rêveur (Ethaw Hawke), un scientifique (River Phoenix) et un « dur » lucide et indépendant (Jason Presson), dans une banlieue américaine typique ou plutôt spielbergdienne.

Joe Dante en profite pour truffer son films de références (que j’ai lues pour la plupart sur imdb…) entre l’école Charles M. Jones (pour le faiseur de cartoons Chuck Jones) et des films de science-fiction vrais ou faux (l’excellent film Starkiller en référence au premier nom choisi par George Lucas pour celui qui deviendra Luke Skywalker). J’ai noté aussi une vague obsession pour les chewing gum (entre le pilote de l’hélico, joué par son acteur fétiche Dick Miller et le chien).
En plus de célébrer une culture qui deviendra plus ou moins une norme à partir des années 2000 (le « geekisme »), Joe Dante livre une histoire d’enfants très touchante avec un propos pour le moins invraisemblable mais qui devait enthousiasmer les gamins d’alors avec communication par talkie-walkie, télé dans la chambre, cave-laboratoire, Apple 2…
En mélangeant rêve, espoir et réalité et en évacuant rapidement tout manichéisme, le metteur en scène parvient à être juste. Malgré une post production chaotique et une dépossession de son film, il reste une quête puis une rencontre échappant à tout manichéisme binaire. Le réalisateur évacue toute lutte entre « bons » et « méchants » pour ne s’attacher qu’au trio et ses fantasmes/aventures.

A tel point d’ailleurs qu’il est difficile de savoir où le film veut en venir si bien que je me suis un peu dit que ça ne racontait pas grand chose si ce n’est une exploration. Vu le titre du film, je ne peux pas dire que je me suis fait avoir. En tout cas, le dernier acte est visuellement délirant et génial mais aussi plutôt nihiliste. Les enfants sont mêmes confrontés à ce qu’ils pourraient devenir, presque comme une mise en garde où Dante dénonce la culture non digérée, la télévision et son pouvoir avilissant en citant Le Faucon Maltais dans un rythme entraînant (All Around The World de Little Richard).
Explorers reste un bon film, qu’il convient peut-être d’avoir vu enfant puisque c’est là qu’il aura le plus gros impact, portée par une musique exceptionnelle (carrément) de Jerry Goldsmith.

Bien que reconnaissant son imagerie, je n’avais jamais encore vu Tron. Pour être honnête, je ne m’attendais pas à grand chose voire à être embarrassé par le côté kitsch de l’entreprise. Ce fut plutôt le contraire. Déjà, je ne me souviens pas avoir vu ce design plutôt original (et co-designé par Moebius), relativement vieillot certes, comme souvent quand on traite de l’informatique, mais pas tant que ça. L’histoire elle-même oscille entre le bancal et le passionnant. Avec quelques artifices, le vol de jeux vidéos, le scanner miniaturiseur façon Chéri j’ai rétréci les gosses, Tron raconte le « kidnapping » de Kevin Flynn (Jeff Bridges) dans le système informatique de son ex-compagnie. Il découvre alors des programmes doués d’une vie propre, ayant l’apparence de leur créateur et soumis au Master Control Program, l’Intelligence Artificielle régnant sur le système, sauf sur le programme Tron, et rejetant l’existence des humains.
Bien que peu approfondi, l’enjeu devient mystique opposant la croyance en un créateur (l’humain en somme) ou la tentative d’émancipation de celui-ci. Il est illustré assez finement, et de l’intérieur, et nous voyons comment un programme progresse lui-même jusqu’à aboutir à la conclusion que l’homme n’est pas bon, ou inférieur, et entreprend de rejeter son existence auprès des autres programmes. Invraisemblable ou délicieusement délirant selon l’humeur. Et voir Kevin Flynn, le premier geek ?, tenter de pénétrer depuis sa salle de jeu un système informatique distant préfigure peu ou prou les autoroutes de l’information. Le film rapporta à sa sortie quelques 33 millions de dollars ce qui n’est pas transcendant, preuve que Tron, dont la suite sort en 2010, a su marquer durablement les esprits (grâce notamment au jeu qui lui fut associé).

La révolution annoncée a donc lieu. Avatar a remporté toutes les gloires et beaucoup de dollars, galopant après le succès de Titanic. Le marketing était énorme quand même tout comme le buzz beaucoup moins négatif que Titanic dont on prédisait le plus souvent le naufrage alors que c’est finalement Postman qui but la tasse. Le succès était ici probable. Un succès colossal, « historique », est toujours imprévisible par contre. Je suis donc fasciné par ce retour fracassant de James Cameron au cinéma après douze ans et des documentaires, remportant prix et suffrages quasi-unanimes. « Quasi », Indeed, parce qu’il y aura toujours les anti-succès, les anti- »américains », les anti-schtroumpfs (car bleu= schtroumpf, n’est-ce pas. Quelque soit la couleur des extra-terrestres, on se serait de toute façon moqué) etc… Ce qui m’a étonné le plus finalement sont ces pro-Avatar au point de décrypter/dénoncer la moindre réserve énoncée sur le film du critique parisien et parvenu au pauvre bougre dans un commentaire d’allociné. C’est de bonne guerre.
J’ai vu deux fois Avatar en 3D. Pas en Imax, car Avatar ne se jouait finalement que dans une salle, ce qui un peu fort de café, mais dans un MK2, car UGC ne croit pas en la 3D. MK2 en a d’ailleurs profité pour passer la location des lunettes de deux à trois euros à la sortie du film de James Cameron. Comme MK2 est la chaîne de la « diversité », qu’elle ne cherche certainement pas à gagner des euros sur le dos des spectateurs et que tous les films en 3D sortis sont hollywoodiens, je suppose qu’on ne doit voir dans cette augmentation qu’une taxe contre les impérialistes américains et leurs horribles supporters. « Z’aviez ka aller voir RTT ké achement bien aussi ».
Rappelons qu’Avatar raconte le pillage des ressources de la planète Pandora, où vit le peuple Na’vi dans une nature foisonnante, par les terriens (une grosse compagnie employant des mercenaires). Soucieux entre autres de virer proprement les « sauvages » d’un immense arbre abritant un gisement précieux, ils engagèrent le programme Avatar où un Na’vi cloné à partir de gènes d’un humain est relié à l’humain en question et contrôlé à distance par lui. A leur contact, un marine, Jake Sully, va épouser la cause des Na’vis et se soulever contre les humains.
Avatar ne m’a pas fait l’effet que j’ai eu au cinéma pendant Abyss, Terminator 2 ou même Titanic. Au vu des réactions presque fusionnelles avec le film, au vu de la révolution, et surtout des révolutionnaires qui nous assènent que le film est un chef d’oeuvre, j’ai cette douloureuse impression de perdre mon libre arbitre. Je me sens un peu obligé d’aimer Avatar, comme si mon amour pour le cinéma, qui je crois m’échappe de plus en plus en vieillissant et en devenant de plus en plus con, était remis en question par le manque d’engouement pour le film.
Cette pression idiote, mais réelle, et ma grille de lecture m’ont gêné quelque peu dans la première partie du film où je me suis surpris à plus prendre du recul par rapport à ce que je voyais plutôt que m’immerger. Ce recul est d’autant plus rageant que la technologie, la 3D sont tellement au point qu’on n’a pas besoin de chercher ce qui vrai ou faux. Tout est parfaitement intégré, et le spectateur devrait donc surtout s’intéresser au film. C’est tellement évident que je me suis demandé si je ne devais pas voir Avatar également en 2D d’autant que l’image serait plus nette. Les effets, souvent vertigineux, le sont peut-être tout autant en 2D.
J’ai eu du mal avec la première partie du film. Par le côté binaire sans doute, et surtout par le fait que le Mal est représenté tout simplement par moi-même, l’occidental qui en a un peu rien à foutre de la nature sauvage. La trame du film est classique : de l’apprentissage, du choix, de l’amour. Ce n’est absolument jamais niais. Tout juste faut-il se farcir l’éternelle scène imposée du « au fait, je t’avais menti » – « ohmondieu, je te déteste …. (15 minutes plus tard)… mais en fait je t’aime, pardonne moi de ne pas t’avoir pardonné ». Et encore, Neytiri / Zoe Saldana a une telle hargne, une telle sincérité qu’elle parvient à faire passer la pilule.
On a rapproché, à juste titre, le film de la légende de Pocahontas (Version le Nouveau Monde de Malick, hein, quoique j’ai rien contre le Pocahontas de Disney. J’adore la chanson l’air du vent). James Cameron a souvent affiché ses goûts et rend hommage a des films comme 2001 (le vaisseau début) ou le Solaris (la notion de planète vivante) de Tarkovsky jusqu’aux images extraordinaires de Mamoru Oshii. Les influences et similarités avec les auteurs japonais m’ont assez frappé. Je pensais à Avalon pour toute la partie technologique, et morose, et bien sur à l’exceptionnel Princesse Mononoke de Hayao Miyazaki brassant des thèmes fort similaires autour de l’écologie et de l’humanité.




L’humaniste James Cameron partage aussi avec eux un pessimisme pour la race humaine. Avatar raconte bel et bien une histoire très mauvaise pour les hommes avec happy end en trompe l’oeil puisque l’Homme, et sa technologie est bien le perdant. La défaite est d’autant plus amère qu’elle est causée par Jake Sully (le héros, joué par Sam Worthington que je n’ai pas trouvé spécialement inoubliable), l’humain converti à la cause des Na’vis. Ces derniers sont sublimés dans le film : leur civilisation est présentée comme riche, parfaite. Pour accentuer l’effet, le passé n’est que rarement évoqué pas plus qu’il n’y aura de traîtres parmi le peuple Pandorien. Au contraire donc des humains avec la résistance de Jake. La réplique de l’excellent bad guy (Stephen Lang) devient aussi simple que significative : « ça fait quoi d’avoir trahi sa propre race ? ». Excellente question, elle explique un peu ma gêne à propos de la portée écologique du film et surtout que l’identification au héros, ou au moins à sa cause, était peu aisée. Pour parler crûment : plutôt crever à 82 ans en regardant Cosby Show à la télé qu’en étant bouffé à 25 par un oiseau que je suis entrain de dresser. Cela donne d’ailleurs lieu à une excellente réplique à propos du compagnon de vol que doit choisir le héros Jack Sully : « Comment vais-je le reconnaître ? – Il va essayer de te tuer. ». Noble mais aussi curieuse façon de procéder pour l’Occidental nanti que je suis que de devoir se soumettre à un tel ordre des choses. Parce que c’est la Nature, imbécile. Ah. On ne se pose pourtant pas trop souvent cette question sur la Nature parfaite : comment a t’elle pu, dans sa perfection, engendrer son pire ennemi, l’Homme ?
Ce n’est donc pas vraiment une surprise si mon personnage préféré est Parker (Giovanni Ribisi, dans son meilleur rôle depuis des lustres), le gérant de toute la société avec un discours pro-humain, pro-pognon sans fioriture, hermétique (ou peut-être qui ne veut pas entendre ce discours) à tout cet esprit écolo new age et d’ouverture aux autres mais avec une culpabilité et un poids de responsabilités qui se dessinent peu à peu. Son « Let’s pull the trigger » est profondément déchirant, le pessimisme rare de celui qui a conscience du prix à payer pour que son monde survive. J’adore toutes ses scènes, de son entraînement au putt à son ultime regard plein d’amertume et de défaite, notre défaite.
Toutes ces considérations de comptoir, qui entravait parfois mon enthousiasme devant ce spectacle, sont balayées par la seconde partie d’Avatar qui est sidérante, surtout à la deuxième vision. J’ai retrouvé le cinéma (ouf). La coupe a lieu à l’apparition du Taurus Macto après une des plus belles ellipses que j’ai vues de ma vie (le saut vers l’oiseau rouge), sublimation d’une ellipse-gag de Waterworld où l’on voyait Costner se faire happer par un énorme poisson puis le manger le plan d’après. Une fois les pièces, discutables, de l’échiquier mises en place et le conflit inévitable, la mise en scène de James Cameron trouve un souffle qu’on n’avait pas vu depuis… Titanic. La mobilisation des Na’vis et des humains sur base de discours guerriers, d’union sacrée donne le frisson. J’ai toujours adoré les relations de confiance aveugle entre les hommes (ou équivalent Pandoriens) et Cameron sublime ces séquences. Ainsi, Jake et son « ennemi » Tsu’tey se retrouvent dans un combat commun avec déférence et respect réciproque : le discours en deux langues cimente ce lien « à la vie, à la mort ». Les rencontres avec les autres clans sont aussi rapides qu’inoubliables particulièrement celle chez les dompteurs d’Ikran avec une guerrière tout en rouge, iconique à souhait.
La grande bataille, dans la jungle et dans les airs, est grandiose. La stratégie est d’une limpidité qui a du nécessiter une préparation et un travail dantesques tant au niveau de l’exploitation des lieux que sur le montage et les différents rebondissements. La charge de Jake Sully sur les hélicoptères est tout en héroïsme, celle du leader conduisant ses troupes dans un combat qui se révèle désespéré. En trente minutes, les émotions sont multiples : appréhension, horreur, peur, souffle des discours guerriers (venant des deux camps), soulagement, surprise… Cameron agit sur nous en virtuose, totalement maître de son art, enchainant avec lyrisme les visions les plus folles.
Et comme il se doit, alors que le sort (ou la Nature) a scellé l’issue de la bataille, tout s’achève en huit clos entre les trois personnages principaux et cette phrase qui lance le duel : »I kinda hope you say that » (faut voir le film). Un duel où Jake joue sa double vie (le moment où il passe plusieurs fois d’humain puis Na’vi puis humain est une trouvaille géniale) jusqu’à son issue brutale et surtout ces retrouvailles bouleversantes entre Neytiri et Jake en « vrai ».
Je peux donc conclure que j’ai bien aimé Avatar mais sans trop d’excès. Cela se jouera sur plusieurs visions, de celles qui font devenir les films des classiques. Cameron, comme une sorte de thérapeute, m’a sorti de mes grilles de lecture foireuses. Je suis peut-être un mouton, va savoir. Mais un mouton qui a passé un excellent moment.

Par Pascal
18 février 2010