Duel au Soleil (1946) de King Vidor
Titre Original : Duel in the sun
Métis blanche/indienne, Pearl (Jennifer Jones) est le fruit d’une mère et d’un père soumis à leurs propres passion. Le double meurtre du père scelle son destin, plus qu’elle ne l’imagine, et la conduit chez une cousine (Lilian Gish) mariée à un riche et raciste propriétaire terrien (Lionel Barrymore) et ses deux fils, le gentil Jesse (Joseph Cottent), le coquin Lewton (Gregory Peck), qui tombent rapidement sous son charme.
Nouvelle superproduction de David Selznick, Duel au Soleil devait se voir comme une sorte d’opus à la Autant Emporte Le Vent. Le temps passé, le film est moins dans les mémoires que son illustre prédécesseur. Il ne faut cependant pas voir le film comme un échec financier. Le succès de Duel au Soleil fut colossal, le plus élevé de 1947, l’année de sa sortie.
Selznick est plus que jamais aux commandes et s’entoure comme toujours des meilleurs dont Dimitri Tionkin à la musique et William Cameron Menzies à la direction artistique comme ce fut le cas dans Autant Emporte le vent. Il fait appel au vétéran King Vidor, qui réalisa des chefs d’oeuvre au temps du muet. L’emprise du producteur sur « son » oeuvre créa des tensions avec le metteur en scène. Gregory Peck se souvient du départ de Vidor : « On tournait une scène où Charles Bickford propose à Jennifer Jones de l’épouser, Vidor se déclara particulièrement satisfait de la prise, mais Selznick intervint pour qu’on en tourne une autre, demandant à Bickford d’y mettre un peu plus d’émotion. C’en fut trop pour Vidor, qui ramassa son scénario, mit sa veste, dit à Selznick de façon très crue qu’il pouvait aller se faire voir avec son film et quitta le plateau… David déclara : »J’ai dû dire quelque chose qu’il ne fallait pas ! » »
En fait, pas moins de 8 réalisateurs auraient participé au film. Et pas des moindres, au final, la moitié des images seraient de Vidor tandis que le réalisateur William Dieterle en serait à l’origine de 30%. Joseph Von Steinberg a également mis en scènes plusieurs séquences.
Même s’il ne lance pas dans la réalisation (ou très épisodiquement, IMDB le crédite comme metteur en scène sur ce film), Selznick est crédité seul au scénario qu’il modifia tout au long de la production. Il rajouta ainsi toute la première partie sur les parents de Pearl avec deux scènes de danses dont une dans un immense saloon et des figurants dans tous les coins. On peut dire ce qu’on veut de ce genre de producteurs mégalos, ils n’hésitent cependant pas à prendre des risques et mettre la main au porte-monnaie pour illustrer leur vision.
Et c’est peut-être dans ce film qu’on retrouve le plus la vision de Selznick et ses obsessions. Toute la production fait de Duel au Soleil un film excessif. Ce n’est pas le réalisme qui est recherché ici mais des décors et des éclairages signifiants, exacerbés, et souvent sublimes. Comme dans Autant emporte le vent, Menzies conçoit des images puissantes et évocatrices (la scène avec la corde derrière le père de Pearl).
La séquence d’opposition à la construction du chemin de fer illustre cette volonté de grandiose. Le sénateur McCanles cherche à empêcher que les rails traversent sa propriété et réunit ses hommes de main. Ce sont alors des milliers de cavaliers qui se regroupent surgissant de tous les côtés d’un paysage vallonné vers le lieu de rendez-vous. Je n’ai jamais vu autant de cavaliers et de chevaux dans un film au même moment. Il n’y aura pas de bataille mais cette double démonstration de force (parce que la cavalerie va intervenir) donne lieu à une séquence monumentale et inoubliable.
Le propos lui-même est excessif, encore plus qu’Autant en Emporte le Vent dont le schéma est le même : une femme (Pearl / Scarlett) a deux hommes dans sa vie (Jesse / Lewton et Rhett / Ashley), dit aimer le plus sage (Jesse / Ashley) mais finit toujours par tomber dans les bras du rustre (Rhett / Lewton), le bad boy en quelque sorte, tandis que le sage se retrouve avec la femme dévouée (Helen / Melanie). C’était déjà très romanesque dans le film de Victor Fleming. Dans Duel au Soleil, on est dans le déchainement violent des passions. Si Rhett pouvait paraître macho, Lewton est un salaud égocentrique. Les baisers ne sont plus fougueux mais s’apparentent à un viol dans cette scène folle où Lewton pénètre dans la chambre de Pearl, jette un oeil sur la femme avec un regard concupiscent et jette sa cigarette d’un geste incroyable pour aller l’étreindre.
Presque tout Duel au Soleil raconte cette passion entre deux êtres qui les empêchent de penser à autre chose ou de tenter de tourner la page. Même en cavale, Lewton cherche à revoir Pearl au mépris de toute sécurité, pour assouvir sa passion, ou plutôt sa domination sur Pearl. Cette dernière se défend, s’oppose à lui tout en rêvant de mariage. Cet relation amour/haine confine à l’absolu dans son final, littéralement le duel sous un soleil de plomb. Les tous derniers instants sont frénétiques. C’est sans doute grandiloquent voire grotesque, Selznick a dépassé la ligne. Mais c’est sublime et anthologique. Le couple Jesse / Helen est lui relégué au second plan, dans un désintérêt total. Le message de Selznick est clair, seul compte les sentiments d’amour déraisonnables et violents qui confine au rapport de forces. L’amour bienveillant au cinéma, ça ne vaut rien du tout.
Dans le rôle de Pearl, Selznick met en valeur sa compagne et future femme Jennifer Jones. L’actrice fait de Pearl une femme fière et farouche mais marquée par le rejet (elle est métisse) et la mort. Elle prend plus des postures qu’elle ne joue, tout dans l’excès donc, mais le résultat est sidérant. C’est elle qui apporte toute la dimension érotique du film, portant des vêtements aux couleurs vives et étrangement reprisés (la chemise rouge), ou d’un blanc immaculé le temps d’une scène de bal (il faut toujours une scène de bal dans les grosses productions de Selznick). Elle est inoubliable quand elle subit le sermon du pasteur nue sous une couverture. Face à elle, Grégory Peck répond avec lubricité dans un rôle presque truculent de méchant immoral mais aimé profondément par son père. Une œuvre unique.


















