Watchmen – les gardiens

Vu le 15/3/2009 Ă  l’UGC Danton Salle 3 en VO

De Terry Gilliam Ă  Paul Greengrass, qui fit mĂŞme construire des dĂ©cors (!), l’adaptation de Watchmen, a Ă©puisĂ© bien du monde et dĂ©chaĂ®nĂ© les passions. Il faut dire qu’il s’agit d’un « roman graphique » nom fort pompeux qui dĂ©prĂ©cie l’image qu’on a de la BD ou du comic book sans pour autant amĂ©liorer celle de cette Ĺ“uvre qu’on pourrait tout aussi bien qualifier de livre avec des images. Soit. AurĂ©olĂ© d’un succès sans prĂ©cĂ©dent, Watchmen a Ă©tĂ© qualifiĂ© d’inadaptable par son auteur, Alan Moore (avec Dave Gibbons), dĂ©jĂ  sur des comics adaptĂ©s comme La Ligue des gentlemen extraordinaires ou From Hell. Dans ce dĂ©bat de l’impossibilitĂ© de l’adaptation, l’auteur fait plutĂ´t figure d’extrĂ©miste allant jusqu’Ă  demander le retrait de son nom de l’adaptation de Watchmen. Un homme de principe.

Après le premier succès, et premier bon film, que fut l’ArmĂ©e des morts, le rĂ©alisateur Zack Snyder se lança dans une adaptation « trait pour trait » de 300, autre Ĺ“uvre colossale (me dit-on, je ne lis jamais de comic books ni de romans graphiques) ici signĂ©e Frank Miller, une adaptation dans la lignĂ©e de Sin City (=sur fond vert/bleu). J’ai bien aimĂ© 300, je l’ai aimĂ© par avance, je l’ai aimĂ© au cinĂ©ma et je l’ai aimĂ© quand je l’ai revu en DVD. Je ne fus pas le seul puisque cette adaptation, assez audacieuse il faut le dire, connu un succès tout aussi colossal que le comics.

Il ne fut alors pas surprenant de retrouver le metteur en scène sur l’adaptation de Watchmen. Et c’est donc avec lui que Watchmen au cinĂ©ma fut greenlightĂ© avec 130 millions de dollars pour mettre en images animĂ©s le roman graphique. Mais si l’oeuvre d’Alan Moore a gĂ©nĂ©rĂ© une grosse communautĂ© de fans chez les geeks en tout genre, elle ne l’a pas fĂ©dĂ©rĂ© sur les perspectives d’une adaptation au point de gĂ©nĂ©rer des dĂ©bats un peu partout sur le web, rĂ©cemment sur le blog de Rafik Djoumi (qui n’aime pas trop).

Et moi dans tout ça ? Eh bien je ne suis pas un geek (j’avais dans les 20-25 dans le test de Rafik) et je n’ai pas vraiment compris tout le tapage autour du film. J’aime cependant les films de super hĂ©ros et il en faut beaucoup pour ne pas me faire me dĂ©placer. J’aime moins le gros marketing qui anticipe les super chefs d’oeuvre Ă  venir avec un applomb sidĂ©ral. Je n’Ă©tais donc pas forcĂ©ment dans les meilleures dispositions dans la salle pour suivre cette histoire de super hĂ©ros dĂ©chus enquĂŞtant sur le meurtre de l’un d’entre eux dans un monde uchronique oĂą Nixon en est Ă  son troisième mandat prĂ©sidentiel. Nous sommes dans les annĂ©es 80.

watchmen-rorschach

sur son visage… comme un livre (roman graphique ?) ouvert

PassĂ© la première scène vu et revu dans les bande-annonces et qui Ă©voque le meurtre du ComĂ©dien (Jeffrey Dean Morgan), mon impression est passĂ© de l’intĂ©rĂŞt poli Ă  l’extatique avec un gĂ©nĂ©rique sensationnel articulant l’histoire rĂ©cente de l’AmĂ©rique avec la naissance des premiers super hĂ©ros soit des reprĂ©sentant de la loi ayant choisi de se dĂ©guiser pour affronter les truands qui se dĂ©guisaient eux-mĂŞmes. Sur fond d’une belle ballade de Bob Dylan, nous assistons Ă  une succession de tableaux mouvants avec des images très contrastĂ©es donnant comme une impression de relief. En prime, nous savons qui a assassinĂ© Kennedy. Dès lors, je n’avais plus qu’envie d’ĂŞtre transportĂ© par le rĂ©cit. On m’avait promis quelque chose de dense, peut-ĂŞtre difficile Ă  apprivoiser au vu de la complexitĂ© du matĂ©riau original. Qu’importe, pourvu qu’on est l’ivresse, comme dans The Dark Knight.

La chute fut assez rude. Comme une impression de rien Ă  commencer justement par l’usage de la musique. Bob Dylan passait très bien au gĂ©nĂ©rique et cet usage inattendu mais très fort d’une chanson rappelle la bouleversante sĂ©quence de chaos dans Metropolis (le film japonais) sur fond de Ray Charles. Mais par la suite, elle sort de l’atypique pour finalement dĂ©contenancer. L’emploi de la chevauchĂ©e des Walkyries pour les flash-back au Vietnam est trop inappropriĂ©e pour ĂŞtre un hommage Ă  Apocalypse Now. Et 99 luftballons quand mĂŞme (parce que nous sommes en bord de la guerre sans doute)… Ecoutez cette excellente chanson en lisant la suite :

Plusieurs indices auraient du rappeler rapidement Ă  l’ordre Ă  commencer par cette semptiternelle grosse voix en guise de narration. La grosse voix, c’est Rorschach, le super hĂ©ros le plus impliquĂ© par la mort du ComĂ©dien. Ce n’est qu’au bout d’1h45 et une allusion explicite du film que j’ai fait le lien avec les tests du mĂŞme nom. Oui je ne suis pas très futĂ© mais je ne dois pas, du moins j’ose le croire, ĂŞtre le seul. J’ai Ă©galement lu que son masque fait office de rĂ©vĂ©lateurs d’Ă©motion sous la forme donc des fameuses tâches du docteur. La non lecture du comics original pose sans doute problème. Autre exemple difficile Ă  apprĂ©hender : cette horloge de l’apocalypse placĂ©e Ă  minuit moins cinq, objet fort symbolique dont on ne nous dit finalement pas grand chose. Et rien en fait. Une très belle idĂ©e qui tourne Ă  vide.

Le rĂ©alisateur avait clairement indiquĂ© une volontĂ© d’une adaptation sans adoucir le propos. Et il le fait : on voit le ComĂ©dien tuer une femme qu’il a engrossĂ©, deux chiens se disputer le pied d’une petite fille victime d’un pĂ©dophile et FantĂ´mas se balader la bite Ă  l’air. Est-ce vraiment choquant pour autant ? Non. Pourquoi ? Tout simplement parce que ceci arrive comme un cheveux sur la soupe : la femme aurait pu ne pas ĂŞtre enceinte sans strictement rien changer au propos, intĂ©ressant au demeurant puisqu’il souligne la perte d’humanitĂ© du docteur Manhattan ; la gamine, dont on ne voit mĂŞme pas une photo me semble t’il, aurait pu ĂŞtre vivante mais amochĂ©e, ça aurait d’ailleurs fait plus d’effet qu’un os avec une basket au bout ; Le docteur Manhattan aurait pu porter un slip. C’est de la fausse provocation puisque nous n’avons aucune empathie pour ces personnages. Zack Snyder se targue d’avoir convaincu les producteurs de la nĂ©cessitĂ© de ces quelques instants. Leur caractère inoffensif minimise cet exploit (notons que le film est interdit au moins de 12 ans en France).


Et oui c’est bien moi, Manhattan

fantomas-manhattan watchmen-fantomas

On arrive sans doute au gros problème du film, surtout si son esthĂ©tique ne suscite qu’un intĂ©rĂŞt poli : l’Ă©motion. Watchmen ne suscite strictement aucune empathie envers ses (super) hĂ©ros. Incroyablement peu sexy, le triangle amoureux est sans enjeu. La progression est très ennuyeuse et le suspense inexistant. Zach Snyder prouve sans doute involontaire qu’un rebondissement de BD ne se construit pas comme dans un film. Notons que 300 n’Ă©tait d’ailleurs justement pas un film Ă  rebondissements. Cette volontĂ© de rester fidèle a peut-ĂŞtre abouti Ă  une forme de neutralitĂ© qui nuit Ă  Watchmen Ă  tous les niveaux : l’humour n’est pas drĂ´le, le ComĂ©dien Ă©ructant avec son fusil ou les mimiques prĂ©cieuses du Hibou face au spectre joyeux ne font pas rire. Et l’ironie tombe absolument Ă  l’eau quand Snyder met en scène un Nixon au gros nez dans un dĂ©cor de QG identique Ă  celui du Docteur Folamour. Il n’est pas Kubrick et Peter Sellers et George C. Scott ne sont pas dans la salle. Cette neutralitĂ© imprègne aussi le jeu sans relief des acteurs. Tous sont assez peu connus, du moins ce ne sont pas des stars, et aucun ne devrait ressortir de Watchmen comme une rĂ©vĂ©lation. Billy Crudup Ă©tait meilleur dans Presque CĂ©lèbre et Jeffrey Dean Morgan meilleur dans Un mari de trop. Seul Jacky Earle Haley en Rorschach Ă©merge quelque peu quand il tombe le masque. Le constat est amer : on se fiche de leur introspection de super hĂ©ros. Et qu’on ne me dise pas que c’est original, c’est un thème repris dans Ă  peu près tous les films de genre de la dĂ©cennie). Et on se fiche de leur sort tout comme le sort du monde.

Il est en effet beaucoup question du sort de l’humanitĂ© dans un contexte de Guerre Froide USA/URSS. Les bombes peuvent tomber Ă  tout moment et tout le talent du docteur Manhattan ne sauvera pas de l’holocauste nuclĂ©aire. Mais tout au long du film, la politique dans Watchmen semble complètement dĂ©tachĂ©e des tracas des super hĂ©ros. A de très rares occasion dans les deux premiers tiers du mĂ©trages, grande et petite(s) histoires se mĂŞlent en dehors de bavardages. Cela n’arrange en rien notre dĂ©tachement (volontaire peut-ĂŞtre) envers le sort de ce petit monde jusqu’Ă  la fin livrĂ©e sans vĂ©ritable prĂ©paration ni rĂ©flexion. Les actes pourtant graves sont alors peu discutĂ©es, bien que discutables. A chacun de se faire son opinion sans doute, c’est plus facile. On pourra cependant apprĂ©cier le fait que la paix dans le monde façon « We are the World » en prend pour son grade. L’absence rĂ©elle d’humour/ironie, ou mĂŞme de recul, limite hĂ©las cette apprĂ©ciation. Ainsi que l’Ă©poque : alors que le monde actuel est aussi mondialisĂ© qu’Ă©clatĂ©, Snyder s’en remet au comics et demeure dans un monde bipolaire (Paul Greengrass voulait rendre l’uchronie plus contemporaine). Le rĂ©alisateur fait comme si notre monde n’avait mĂŞme pas changĂ© depuis l’Ă©poque de Marty McFly. Quand une bombe très puissante explose au coeur de Manhattan, les Twin towers restent donc debout. Ce n’est plus de l’uchronie mais de l’anachronisme.

Et malgrĂ© toute cette histoire/adaptation rĂ©putĂ©e « complexe », « profonde » et « sombre », nous n’Ă©chappons pas aux artifices scĂ©naristiques les plus triviaux tels le triangle amoureux insipide et les rebondissements au rabais (la rĂ©vĂ©lation du « mĂ©chant », la fausse destruction du Docteur Manhattan) quand ils ne sont pas agaçants. A ce titre, je commence Ă  en avoir assez de ces hĂ©ros se retrouvant face Ă  l’ordinateur Ă  trouver un mot de passe par dĂ©duction profonde (aussi dans Espion(s) d’ailleurs, les bons films n’Ă©chappent pas Ă  cette saloperie d’artifice) façon je mets le nom de ma femme ou de ce que je veux ĂŞtre. Moi, mon mot de passe au boulot c’est quelque chose comme C*Bob123+, la complexitĂ© Ă©tant obligatoire dans les environnements un tant soit peu sĂ©curisĂ©s. Evidemment c’est moins sexy. Je prĂ©fèrerais encore une rĂ©solution Ă©vidente/sous forme de gag (pas de mot de passe du tout ou celui-ci est marquĂ© sur un post-it – oui c’est souvent comme ça dans les bureaux cf la complexitĂ© demandĂ©e).

Au final, la sĂ©ance ne fut peut-ĂŞtre pas une chute comme annoncĂ©e mais une descente inexorable entrecoupĂ©e d’une poignĂ©es de bonnes choses ainsi les scènes dans la prison qui rappellent, en moins bien, l’anarchie carcĂ©rale de Tueurs-nĂ©s. L’explosion de Manhattan est Ă©galement très spectaculaire et belle. Je n’ai pas Ă©tĂ© très sensible Ă  l’aspect « annĂ©es 80″ : en gros je garde l’impression que la « reconstitution » Ă©tait Ă  base de tĂ©lĂ©s et des lunettes. Mais quelques dĂ©cors sont bons, je pense Ă  ceux de l’Artique (le repaire du mĂ©chant en fait). Il y aussi un poncif qui est Ă©vitĂ© : le mĂ©chant annonce son plan machiavĂ©lique alors que celui-ci est enclenchĂ© ! Assez drĂ´le, d’ailleurs le rĂ©alisateur en a tellement conscience qu’il le fait explicitement dire au mĂ©chant. Enfin, le questionnement sur l’humanitĂ© pouvait parfois ĂŞtre intĂ©ressant Ă  l’image du ComĂ©dien et du Docteur Manhattan devenus des super hĂ©ros et quittant donc peu Ă  peu le monde des humains, regardant peu Ă  peu les hommes avec plus de dĂ©tachement.

Sur 2h45 de film, ce n’est quand mĂŞme pas si enthousiasmant. PassĂ© le gĂ©nĂ©rique prometteur (c’est vrai quand mĂŞme, quel gĂ©nĂ©rique), la grande adaptation sans concession n’aboutit qu’Ă  un film-somme froid comme le pĂ´le nord. Tout ce dĂ©sintĂ©rĂŞt pour une histoire qui n’en manquait certainement pas, c’est un (pas si) beau gâchis. Par ses aspects politiques un peu uchroniques et son refus du spectaculaire, on pourrait rapprocher Watchmen d’une autre adaptation : V For Vendetta. Outre un casting bien plus inspirĂ© et une implication Ă©motionnelle forte, V for Vendatta avait quelque chose dont le film Watchmen est dĂ©pourvu : une âme. Et pourtant ça marche. Le film a 8.1 sur imdb. C’est certes moins que V For Vendetta mais je me dis bĂŞtement que je suis encore passĂ© Ă  cĂ´tĂ© de quelque chose de grandiose.

watchmen-comedian

 Par Pascal     Commenter21 mars 2009    Catégories: Articles CinĂ©ma

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