Gran Torino

Vu le 2/3/2009 à l’UGC Normandie Salle 1 en VO

Un vétéran de la guerre de Corée, Walt Kowalski se retrouve seul après la mort de sa femme, ses enfants n’ayant que peu en commun avec lui. Vivant dans un quartier peu à peu peuplé par des asiatiques, il finit par se lier avec ses voisins alors que l’un d’eux, un adolescent, tentait de voler sa voiture, une Ford Gran Torino 1972.

Commençons par dire que le film de Clint Eastwood, un de ses plus grands succès en salle, n’est pas nécessairement son meilleur (remember Un Monde Parfait ou Impitoyable) ni même son film le plus émouvant (remember Un Monde Parfait ou Sur la route de Madison). Gran Torino est cependant un excellent film, un film (très) drôle et sérieux, attachant et émouvant, remplis de bonnes ou belles scènes. Quant à Clint Eastwood l’acteur, il continue son exploration de sa propre légende. Il est une sorte de personnage récurrent avec quelques variations mais surtout une telle simplicité qu’elle en devient audacieuse. Ainsi pour jouer un vieillard grogon, Eastwood grogne. A peu près une phrase sur trois se résume à un « Grrr » renfrogné. On peut faire difficilement plus con, et plus casse-gueule, surtout dans un film quand même sérieux. Et pourtant, on marche.

Gran Torino est peut-être même un grand film : prenant place de nos jours et dans un quartier du Middle West, le réalisateur illustre sa vision de ses valeurs, presque un manifeste. Il y a pour moi quelque chose de douloureux dans cette description de ce monde. Au-delà du danger qu’il disparaisse, il évoque presque trait pour trait un fantasme de l’american way of life que j’admire et dont mon mode de vie demeure largement éloigné.

Le premier aspect de cette vision débute tout bêtement par le mépris qu’éprouve Walt vis à vis de l’étranger, ou plus précisément ses voisins, (les chinois dans son quartier) et de la jeune génération (ses petits enfants, le prêtre) car jugée irrespectueux : les jardins sont mal entretenus, on porte des piercings, on demande un héritage sans contrepartie. Walt a donc des a priori, une méfiance naturelle envers autrui.

Il juge et méprise mais il n’empêche pas de vivre, n’impose rien mais sans être relativiste. Il ne provoque personne tant qu’on le laisse tranquille lui et sa propriété. C’est par les actes, voire les attitudes, qu’il jauge les gens et bâtit son respect. Cela peut prendre une tournure anodine (et comique) autour d’un concours de crachat avec la vieille voisine asiatique, tout aussi taciturne que lui, ou plus sérieuse quand il voit en Sue Lor une femme déterminée face au danger (quand elle tient tête à une bande de garçons vanneurs). Le scénario fait la part belle à cette quête de respect à travers le jeune prêtre Janovich qui part son contact obstiné avec Walt finit par remettre en question ses certitudes. Et il y a surtout le frère de Sue, Thao. Parti de très bas, il a tenté de voler sa voiture, Gran Torino raconte cette amitié naissante teintée de parternalisme. Ces deux personnages, Thao et le prêtre, ont changé, voire ont été transformés, au contact de leur ainé. C’est une transmission que raconte ici Clint Eastwood.

Présentée comme telle dès le début du film, la Ford Gran Torino de Walt représente l’héritage d’Eastwood et de toutes ses valeurs, aux siens. Mieux encore, il a contribué à sa construction puisqu’il a travaillé chez Ford (notons aussi son rejet des voitures étrangères). Attention au « siens », le sien ici correspond à ses semblables et non ses héritiers juridiquement légitimes. Walt rejette l’appropriation de force (le vol) mais aussi de fait (l’héritage familial). Cette idée de transmission non acquise nous rappelle aussi une vérité encore existante en Amérique où les grosses fortunes telles Bill Gates ou Warren Buffet préfèrent transmettre leurs biens à des fondations plutôt qu’à leur progéniture. La bonne fortune et le respect se méritent, se gagnent.

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L’autre aspect, plus complexe, est le sacrifice. Walt est un vétéran de la guerre de Corée qui a vu la mort en face, s’est donc battu pour son pays et les valeurs qu’il prône. Gran Torino repose sur deux sacrifices. Le second sacrifice conclut le film. L’art de la mise en scène d’Eastwood le fait devenir comme un aboutissement bouleversant et logique. Il ne peut décontenancer que par le contexte dirtyharriesque d’Eastwood et la fin d’Impitoyable.

Le premier sacrifice est le plus cruel. Il n’est pas nécessairement issu d’un choix consenti. En quelques scènes brèves mais évocatrices, Eastwood nous rappelle qu’un ancien combattant ne tire aucun héroïsme de ses actes, ni même du respect (ou alors de façade) puisque Walt n’est pas en mesure de transmettre son expérience et ses blessures intérieures. Le temps qui passe, 50 ans depuis la guerre de Corée, n’efface rien. Pire, elle accentue l’incompréhension de la jeune génération qui ne cache pas une fascination morbide : les enfants qui fouillent dans la malle militaire, Thao demandant combien de personnes il a tué. Sans effets ni grands discours, on comprend alors la détresse de Walt et pourquoi certains anciens combattants auraient préféré « y rester ».

Ni pro, ni anti, Eastwood dit que la guerre est le pire des sacrifices : celui des jeunes qui en vieillissant peinent à transmettre les valeurs qu’ils ont défendus et ne parviennent à oublier les horreurs auxquels ils ont participé, les morts qu’ils ont causées et pour lesquels on les a félicités/décorés. L’incapacité à communiquer (parler de la mort notamment et de la culpabilité) devient une des sources des cassures/incompréhensions entre les générations et de la perte de valeurs essentielles. Elle est aussi un échec personnel pour Walt qui ne parvient pas à renouer avec les siens. Vivre, survivre est un poids.

Sans chercher à obtenir le pardon, Walt va se libérer au cours d’une vraie confession (à travers un grillage !) à l’issu de tout un travail de transmission vers autrui. Le sacrifice retrouve tout son sens. On ne se sacrifie pas « pour rien ». Le sacrifice se fonde sur un choix et non sur un ordre reçu ou un châtiment. Il est individuel. C’est en cela que Gran Torino est humain. Il raconte l’histoire d’un homme que la guerre a brisé, qui a fait partiellement face en fondant/élevant une famille qui se libère en s’ouvrant à ceux qui s’ouvrent à lui. Dès lors, il transmet sa mémoire, la mémoire de ses pères. Sans être une suite, Gran Torino a tout d’un prolongement de son dyptique sur Iwo Jima. Comme Mémoires de nos pères, Gran Torino sur une touche triste mais teintée d’espoir, à taille humaine. Oui, Gran Torino est sans doute un grand film.

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Par Pascal
Commenter12 mars 2009
Catégories : Articles, Cinéma

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