Entre les murs
Vu le 7 Octobre 2008 Ă l’UGC Normandie Salle 2
Le pari d’Entre les murs est de filmer des Ă©lèves de quatrième d’un collège parisien « difficile » toute une annĂ©e en se restreignant Ă suivre un seul cours, de français, une seule classe. Nous en sortirons que très peu. C’est Ă peine si on apercevra la cantine ou le bureau du principal, un peu plus la salle des profs. Entre les murs n’est cependant pas Etre et avoir. Le film est totalement Ă©crit, en collaboration avec les Ă©lèves pour faire jaillir des dialogues « vrais » certes, mais dont les Ă©pisodes sont prĂ©parĂ©s Ă l’avance et non saisis au grĂ© des alĂ©as de l’annĂ©e scolaire. Par cette approche, Entre les murs demeure une fiction mais une fiction qui sonne comme la rĂ©alitĂ©.
Du point de vue de la mise en scène, le film de Laurent Cantet est limpide. Entre les murs est filmĂ© comme un documentaire : si les camĂ©ramen sont discrets, leur prĂ©sence est marquĂ©e par la manière dont sont filmĂ©s les elèves souvent de haut ou de face. Et ils Ă©vitent les « obstacles » autour d’eux : Je ne pense pas qu’il y ait eu de plan arrangĂ© ou une partie de la classe Ă©tait vidĂ©e pour laisser du champs aux filmeurs.
Ce n’est cependant pas un documentaire sur la guĂ©rilla, les images ne tremblent pas, mais un documentaire qui vise Ă capter les Ă©motions des personnages au plus près de leur visage. Si la parole et le dialogue sont prĂ©pondĂ©rants et s’affranchissent souvent de toute limite (en gros c’est le bordel), il arrive souvent que les visages cachent des troubles enfouis bien plus profondĂ©ment, des troubles rĂ©els. Surtout, en limitant son cadre, l’auteur ne s’Ă©gare pour ainsi dire jamais et fait passer le spectateur comme un mur de l’Ă©cole d’oĂą il peut esquisser la vie extĂ©rieure : les parents absents ou sans-papiers, les hauts et les bas des amitiĂ©s entre les enfants, la contradiction presque permanente entre la pudeur enfantine et la violence des propos des ados.
Cette maĂ®trise de son approche conduit Ă un jaillissement palpable du rĂ©el, et le film est donc parfois drĂ´le et d’autres fois dramatique, comme si Laurent Cantet Ă©tait parvenu Ă prendre une photo de notre Ă©poque. L’exercice a ses limites comme la confrontation Ă la rĂ©alitĂ© : en privilĂ©giant toujours des moments « importants », rĂ©flĂ©chis, Cantet fait peut-ĂŞtre le choix de donner le « meilleur » des Ă©lèves et une vision de ce qu’il sont tous les jours. On ne va pas non plus faire un film de 450 heures. Et ces choix rythment parfaitement le film : les 2h08 passent comme une flèche. Autre limite, et de taille, Entre les murs risque d’avoir du mal Ă survivre plus de quelques annĂ©es. La palme d’or, particulièrement celle obtenue par Cantet avec un Sean Penn politisĂ© comme prĂ©sident du jury, n’a pas que pour vocation Ă dĂ©tecter les chefs d’oeuvres impĂ©rissables. Remember Fahrenheit 9/11 ?
Au delĂ du discours politique, la simple observation de la camĂ©ra de Laurent Cantet, dans ce qui demeure toujours une fiction, montre que les cours donnĂ©s vaillamment par le professeur aboutissent Ă un inĂ©luctable gâchis marquĂ© par l’exclusion d’un Ă©lève et surtout cette scène terrible de cette jeune fille, Ă la dernière minute de l’annĂ©e scolaire, avouant au professeur qu’elle n’a strictement rien appris.
Le gâchis est qui plus est collĂ©gial : les Ă©lèves commencent et terminent avec des carences puisque la moitiĂ© des cours semblent avoir Ă©tĂ© consacrĂ©s au dialogue ou plutĂ´t Ă la tchatche, mĂ©lange de provocation et de vannes, de perpĂ©tuelle remise en cause de l’autoritĂ© et de l’enseignement prodigĂ©. Le professeur, quant Ă lui, (interprĂ©tĂ© par François Bregaudeau, vrai enseignant et auteur du livre dont s’inspire le film) voit sa vocation d’enseigner, de transmettre un savoir, corrompue par des dĂ©bats entre discipline et social. Et il s’enferme dans des schĂ©mas peu flexibles, comme ses Ă©lèves au fond. On peut penser ici Ă cette discussion autour d’un Ă©lève menacĂ© non seulement d’exclusion mais d’un renvoi au Mali par son père. Les professeurs ont l’air terrifiĂ© Ă cette dernière possibilitĂ© qui semble autant remettre en cause les droits des parents sur leurs enfants qu’elle dĂ©crit le Mali, et plus gĂ©nĂ©ralement l’Afrique, comme l’enfer sur terre, plus encore qu’une vie d’exclusion en France.
Dans ce milieu mal Ă l’aise, les rĂ©ussites et espoirs sont d’autant plus Ă©clatants : un long passage sur la rĂ©daction d’autoportraits, audacieusement amenĂ© par le professeur, donne lieu Ă quelques Ă©clats crĂ©atifs ou cet Ă©lève chinois, Wei, qui a du mal Ă parler français en dĂ©but d’annĂ©e et qui finit par connaĂ®tre les règles de versification quand elle se termine !
Mais au final, C’est un constat amer que dresse Laurent Cantet : des enfants sur la dĂ©fensive et quelques adultes/profs , tous ne sachant mĂŞme plus comment demander de l’aide ni en donner. Et, s’il a ses propres sensibilitĂ©s et opinions, il laisse Ă chacun le soin de s’interroger sur ce qu’il a montrĂ©. Entre les murs est assurĂ©ment un film ouvert. Et une rĂ©ussite mĂŞme si ce n’est pas exactement « mon » cinĂ©ma (celui qui fait rĂŞver).
Par Pascal 2 commentaires15 octobre 2008 Catégories: CinĂ©ma

2 Commentaires Add your own
1. Christophe L | octobre 15th, 2008 at 12:55
Elle était attendue cette critique. Merci Pascal pour ce travail.
Du mĂŞme genre que ‘Capitaine Conan’ ? ça doit bastonner dans la salle de classe..
2. Marie-Charlotte | octobre 18th, 2008 at 2:43
Petite correction : François BÉGAUDEAU & non Brégaudeau. ^^
Le roman est encore mieux que le film !
J’y tiens, j’y tiens, c’est tout de mĂŞme l’auteur d’un de mes livres prĂ©fĂ©rĂ©s.
Poster un commentaire
Trackback this post | Subscribe to the comments via RSS Feed