Archives de août 2010
Je me suis demandé, vu qu’il y a quand même de la musique, pourquoi on ne pouvait pas avoir des films parlants plus tôt que le chanteur de jazz en effectuant de la post synchro. Tourné en 1929, Le Masque de Fer a la particularité d’être narré et d’être introduit par Douglas Fairbanks à l’écran, un peu comme l’annonce d’un spectacle. La qualité de la synchronisation est plutôt moyenne. La musique est par contre excellente et la narration change pas mal les choses en termes de vivacité.

Ce n’est pas la première fois que Fairbanks interprète D’Artagnan et jouait un homme rêvant de l’être une décennie auparavant dans A Modern Musketeer mais aussi un épisode original, The Three Musketeers, dont ce film peut se voir comme une suite. Mais ici, il reprend à zéro et à bras le corps toute la légende des Mousquetaires. Rochefort, Constance (interprétée par Marguerite de la Motte, également sur The Three Musketeers et Le Signe de Zorro) , Richelieu, Louis XIII, des dauphins jumeaux, les compagnons fidèles de D’Artagnan, Milady… et Dumas. Ca ne peut-être nul et ça ne l’est pas au-delà de toute espérance. L’intrigue est compliquée à souhait. Avec une rapidité extravagante (le film dure 1h10), Le Masque de Fer brasse quelque vingt ans d’histoire de France pour notre plus grand plaisir. Complots, trahisons, assassinats, passages secrets, emprisonnements, kidnappings… se succèdent frénétiquement. Le Masque de Fer comporte ainsi une bonne dizaines de moments d’anthologie : toutes les scènes avec Milady, la mort de Richelieu, les liens entre le dauphin et D’Artagnan et surtout le kidnapping de Louis et la remise du masque avec un jeu d’ombres impressionnant.


Tour à tour héros valeureux, amoureux passionné, vengeur et mentor bienveillant et fidèle, le jeu aérien de Fairbanks touche à nouveau au merveilleux. Jouant de son propre vieillissement, le déroulement de ce Masque de Fer sonne comme sa propre vie de la légèreté bondissante de la jeunesse jusqu’à la sagesse et les ultimes prouesses, s’achevant sur un épilogue déchirant aux images inoubliables.


Et alors que la mort frappe un très grand nombres de protagonistes, Le Masque de Fer s’achève sur un surprenant et intriguant « The Beginning ». Dans son analyse de l’âge classique (le temps des géants), Pierre Berthomieu y voit le plus beau passage de témoin vers le cinéma parlant… il est aussi l’illustration du talent de Douglas Fairbanks, l’acteur qui inventa presque le film d’action et d’aventure. Avec une modernité étonnante, il joue aussi finement la carte de l’éternelle jeunesse sans en être dupe. Pour avoir vu récemment la fin du pathétique Trois Mousquetaires de Stephen Herek (champ du signe cinéma pour des acteurs tels Charlie Sheen et Kiefer Sutherland devenus ensuite d’immenses vedettes de la télé), on peut même trouver le Masque de Fer, plus vieux de plus de 60 ans, bien plus fringant.


Tout en n’étant pas une adaptation d’un conte des mille et une nuits, Le Voleur de Bagdad raconte précisément l’histoire d’un voleur libre et rigolard dans l’orient des califes transpercé par l’amour qu’il porte à la princesse au point de se dépasser et devenir un héros pour la conquérir.

Le Voleur de Bagdad est un film muet de 1924 de Raoul Walsh. Mais Walsh ne fut sans doute pas le principal visionnaire de ce conte. C’est son ami et star Douglas Fairbanks et le directeur artistique William Cameron Menzies qui oeuvrèrent le plus pour le film. Egalement auteur de l’adaptation, Fairbanks est la grande vedette de ce swashbuckler passant la moitié du métrage torse nu avec un sourire et un rire ravageurs et des postures de géant. Il fait de son corps un objet aérien, sautant avec élégance au travers de rampes, balcons et autres murs.


William Cameron Menzies quant à lui, qui officiera plus tard dans Autant en emporte le vent, dresse des décors à la hauteur des enjeux qui se jouent (la bataille des prétendants pour une princesse et accessoirement, le contrôle de Bagdad). Dans un format presque carré, la plupart des décors sont incroyablement verticaux et fastueux. Ils écrasent les personnages comme si le spectateur regardait un opéra. Dans ce blockbuster à deux millions de dollars, ce qui en 1924 est une sacré somme, les changements de décors sont incessants. Il ne se passe pas cinq minutes (vraiment) sans que nous découvrions un nouveau et impressionnant tableau, Bagdad et son palais en tout premier lieu mais aussi celui d’un roi mongol, d’autres dans les profondeurs des océans et dans les nuages lunaires. Dans les plans plus rapprochés, ce sont les costumes, barbes et épée qui prennent de la hauteur : stylisé à outrance, Le voleur de Bagdad est visuellement impressionnant (pour peu qu’on ne soit pas hérmétique au muet et à des films qui, malgré tout ce qu’on pourra en dire, font leur âge).




A décors multiples, péripéties multiples : à la première partie, presque d’exposition comparée à la suite, où le héros, incroyant et égoïste, se remet en question en se tournant vers la religion et un imam bienveillant, survient une chasse aux trésors frénétique où les morceaux de bravoures s’accumulent sans temps mort et où les effets spéciaux (le tapis volant), les transparences (le pouvoir d’invisibilité) rendent le spectacle étonnant. Je pense que les enfants adoreraient sincèrement. Voir Fairbanks sautant à travers les flammes et les monstres, courant dans des décors immenses renvoient directement au jeu Prince Of Persia. En fait, cette variété d’épreuves, le rapport hauteur du décors/hauteur du personnage très élevé, impensable sur une telle durée de nos jours, l’expressivité et les postures exagérées des acteurs propre au muet préfigurent le style des jeux de plate forme type Super Mario.


Aux côtés de Fairbanks, il y a la princesse interprétée par Julanne Johnston mais il y a surtout son esclave/traitre Anna May Wong, actrice américaine d’origine chinoise, crèvant extraordinairement bien l’écran et au look ovniesque. Dans un Hollywood encore habitué à grimer les blancs pour les transformer en minorités visibles, l’actrice put hériter de rôles où une asiatique était requise, de quoi lui donner une notoriété inespérée à l’époque. Dans Le Voleur de Bagdad, elle est remarquable en traitresse, ou patriote selon le camp.

Attention toutefois à la version : celle, gratuite, sur archive.org semble être un enregistrement avec logo et sous-titres en espagnol. L’image m’a paru correcte quoiqu’en voyant des photos de tournage, c’est plutôt médiocre en fait. Plus embarrassant, la musique est une partition très insipide à l’orgue (datant de 1974 d’après le générique) alors que d’autres versions restaurées ont repris les partitions originales, bien meilleures d’après dvdclassik.

Richard Coeur de Lion parti en croisade, le Prince Jean met la main sur la couronne britannique et se prend dans une frénésie taxatoire digne de l’état français. Heureusement, Earl d’Huntington revient au pays pour mettre de l’ordre.
Annoncé au générique puis à nouveau dans l’intertitre (!), Douglas Fairbanks est Robin et bien la star du film, statut qu’il s’amuse à mettre en abîme quand les courtisanes de Lady Marianne (jouée par Enid Bennett qui se maria à deux réalisateurs majeurs du muet : Fred Niblo et Sidney Franklin, cela aide pour les rôles) l’entourent comme des fans en furie. Film précédant Le Voleur de Bagdad, ce Robin des Bois est une superproduction ressemblant sur la forme à d’une répétition générale avant le chef d’œuvre avec des grands décors monumentaux et verticaux (moins systématiques cependant que Le Voleur…), des filtres colorés et un grand sens du spectacle.


Le film d’Allan Dwan se démarque du Robin des Bois de Michael Curtiz par une histoire plus centrée sur Richard (impatient, rigolard et guerrier comme sera celui de DeMille dans Les Croisades), la chevalerie et la croisade, Robin devant se mettre hors-la-loi non seulement aux yeux du Prince Jean mais aussi de son roi. Fairbanks crée alors sous nos yeux le personnage de Robin des Bois jouant beaucoup sur les apparitions masquées ou dans l’ombre (c’est superbe). Comme un voleur en quelque sorte. Il n’hésite pas non plus à surenchérir dans le comique proche du cartoon. Il se déjoue ainsi de dizaines d’hommes à la fois et appose sa signature comme on colle un poisson d’avril dans le dos tandis que Petit Jean (Allan Hale qui jouera dans plusieurs films avec Errol Flynn dont Petit Jean dans le Robin des bois de Curtiz !) fait voler les adversaires et assomme les soldats ennemis attaquant en file indienne !
Parallèlement, la prise de pouvoir de Jean donne lieu à des séquences morbides avec pendaisons abruptes. Là encore, plus qu’un mélange de genres, on assiste à un mélange de sensibilités, Robin Des Bois faisant le grand écart entre cartoon pur et cruauté. Frénétiques, les vingt dernières minutes donnent le frisson, avec une ascension d’une tour (qui sera aussi reprise dans le film avec Errol Flynn), et nous font ressentir le vrai cinéma. Moins flamboyant que Le Masque de Fer, moins formellement abouti que le Voleur de Bagdad, Robin des Bois demeure un spectacle de tout premier ordre.






