Archives de octobre 2009
Vu le 21/10/2009 à l’UGC Normandie Salle 1
Après le récent Petit Nicolas, encore une adaptation du regretté Goscinny. Le Lucky Luke dessiné par Morris a déjà fait l’objet de plusieurs dessins animés (mon préféré étant la Balade des Dalton) et films notamment le récent et raté Les Dalton avec Eric et Ramzy. Cette fois-ci, c’est le couple James Huth/Jean Dujardin qui relève le défi en racontant la lutte de Lucky Luke pour rétablir l’ordre à Daisy Town.
La réussite de cette nouvelle adaptation est surtout formelle. De ce point de vue, le film n’est pas loin d’être merveilleux : splendides paysages argentins mis en valeur par la caméra de James Huth et son équipe, jouant en virtuose les couleurs et éclairages de son métrage. Les décors de Daisy Town sont aussi réussis, très détaillés et soigneusement usés tout comme les costumes, vieillis avec amour, et imaginatifs, gentiment parodiques parfois (la traîne de Jesse James). James Huth a parfaitement habillé son film. L’univers de ce Lucky Luke est esthétiquement réussi. Même sans s’intéresser à l’action, on ne peut qu’être qu’admiratif du travail effectué jusqu’au effets spéciaux ainsi ce duel où voir dégainer Luke surprend et impressionne. Plaisir des yeux donc.
Lucky Luke démarre même plutôt bien. Enfin, pas exactement. Il y a cette première scène qui sonne comme un avertissement : on voit les parents du jeune Luke, père irlandais, mère indienne, se faire abattre par un gang. Avec la montre à musique et ce trauma d’enfance, on lorgne du côté de Leone mais pas vraiment de Lucky Luke. D’entrée, Huth nous prévient : Luke sera torturé par le Mal, la vengeance. Sans être un spécialiste de la question, Luke dans la bande dessinée est un monolithe tout en confiance, un sourire ironico-narquois sur les lèvres, souvent amusé comme s’il connaissait l’issue de l’histoire dès le début. Le générique joue d’ailleurs sur la légende, l’icône : habillement en gros plans et tir plus vite que l’ombre contre le mur. La mission de Luke est rapidement avancée par la cavalerie. Passée la réminiscence plutôt nulle du fabuleux album Le 20ème de cavalerie avec McStraggle (peu excusable), deux scènes exemplaires : une explication dans le wagon enfumé du président, le film se joue avec délectation de cette histoire de je fume/je fume pas, et une rencontre dans le bureau du shérif avec Pat Poker vraiment réussie, tout en clair obscur avec une démonstration de force rappelant, en mieux, celle pourtant géniale du dessin animée Daisy Town (anthologique « j’ai plus de monnaie, aucune importance, je vais en faire » avec le billet qui se transforme en pièces). Lucky Luke est sur les bons rails. L’humour, les dialogues, l’ambiance sont bien présents, palpables.
Nous entrons alors dans une sorte de faille, un peu comme le final dans l’adaptation de Blueberry. Lucky Luke laisse tomber le flingue et se transforme en fermier amoureux. Toute cette partie est tellement déconcertante que je me suis demandé si je n’étais pas entrain de voir un chef d’œuvre. A plusieurs moments, on se demande surtout s’il ne s’agit pas d’un délire du héros entrain de rêver tant tout semble décousu avec une alternance de hauts et de bas, de gags « autres » parfois drôles (« c’est chiant d’être fermier »), parfois moins (on pouvait définitivement se passer de la relation zoophile). L’album-film devient un étrange fourre-tout où on frôle l’overdose de n’importe quoi et des caméos de personnages sans intérêts (Phil Defer).
C’est le problème de ces adaptations qui veulent tout donner tout de suite, faire le tour complet du personnage dès sa première apparition ce qui est déjà un peu idiot si on veut lancer une franchise (mais est-ce vraiment le but de cette entreprise ?). Lucky Luke règle ses problèmes d’enfance tout en étant déjà une légende, le film le présentant comme le plus grand justicier d’un Ouest finissant marqué par la fin de la construction de la ligne de chemin de fer d’Est en Ouest. Lucky Luke n’est cependant pas un héros de comic-book mais d’une bande dessinée belge avec des héros sans passé (Luke, Tintin, Spirou, Astérix…). . Certains des plus grands représentants du genre se sont parfois intéressés à l’origine de leurs personnages à commencer par Goscinny pour Astérix et l’histoire Comment Obélix est tombé dans la marmite de potion magique – notons qu’il n’en a pas fait un « vrai » album. Mais ils le font après que leur héros sont bien installés en album. Notre époque semble à tout prix vouloir imposer le contraire. Est-ce pourtant si impossible d’espérer faire la même chose pour un film ? James Huth répond non. Il en met plein la vue sur la forme, réussite, et sur le fond, échec. C’est mieux que Les Dalton quand même, mais ce n’est pas certains que ce Lucky Luke aura beaucoup plus de succès.
Avec un rebondissement téléphoné, le réalisateur redonne heureusement son arme à Lucky pour clore le film dans un repaire de super vilain superbe et ludique. Le film retrouve un bon style, un bon rythme, pas prodigieux mais autrement plus captivant que tout le développement avec un jeu de miroir final étonnant. Ca fait trente à quarante minutes tout à fait présentables. On peut facilement en conclure que le métrage souffre d’un problème d’écriture et de montage. On se prend à rêver ce qu’aurait pu donner l’adaptation par les auteurs habiles d’OSS 117. Non pas que je souhaitais voir ce Lucky Luke tomber dans la pure parodie mais on pouvait espérer un peu de rigueur dans le scénario, d’autant qu’au delà de la parodie, OSS 117 est d’abord présenté comme un vrai héros, même si c’est tourné en dérision.
Jean Dujardin est tout à fait à la hauteur du rôle tout comme Sylvie Testud en Calamity Jane. Cette femme est à l’aise dans tout ce qu’elle joue. Daniel Prévost est également parfait, fin, jamais dans l’outrance. Outrancier, Michaël Youn l’est évidemment en Billy the Kid mais c’est son rôle qui le veut. Il semble même dirigé, canalisé. Melvil Poupaud, Jesse James féru de Shakespeare, et Jean-François Balmer, sorte de père de substitution de Luke, m’ont semblé moins convaincants, outranciers aussi mais pas dans le ton. Du moitié-moitié en somme comme ce film qui a des qualités et des défauts. James Huth a tenté quelque chose avec cette adaptation mais ne transforme pas cette tentative. Il livre une oeuvre assez inclassable (à qui est destiné ce film ?) et bancal. Rendez-vous sans doute dans X années pour un nouveau reboot.

Par Pascal
24 octobre 2009
L’univers de Goscinny, et plus largement la bande dessinée, est régulièrement malmené au cinéma. Avec un capital sympathie intact voire renforcé, l’adaptation du Petit Nicolas était plutôt une gageure. Et le pari est plutôt réussi et le film est en plus un succès, ce qui n’est pas si étonnant au vue de sa couverture médiatique. Outre la promo très lourde, mais habituelle, ces dernières semaines, Le Petit Nicolas a bénéficié de beaucoup de publicité pendant la préparation et le tournage, Télérama ayant même honoré le film d’une couverture plusieurs mois avant sa sortie.
Cette adaptation tient plus de l’hommage. Laurent Tirard ne s’est pas emparé du sujet pour se l’approprier mais a cherché à rendre le plus palpable à l’écran le ressenti de ces nouvelles illustrées par Sempé. Du coup, Laurent Tirard soigne décors, costumes et effets puis fait appel à Alain Chabat, sans doute celui qui a le mieux réussi l’adaptation une adaptation de Goscinny avec Asterix : Mission Cléopâtre, pour les dialogues.
Figure imposée : les présentations. On ne pénètre pas dans le monde du Petit Nicolas comme si tout le monde le connaissait. Les livres se vendent toujours bien mais pour beaucoup dont moi, le Petit Nicolas, c’est surtout un souvenir d’une lecture d’enfance. Nicolas doit donc nous raconter sa vie et son entourage. Et c’est très réussi. En une poignée de minutes, ses amis, ses parents, le surveillant, la maîtresse, le patron de son père sont tous très bien caractérisés et le charme opère. Le générique qui succède à cette présentation est vraiment joli avec une excellente musique et thème musical signés Klaus Badelt (protégé de Hans Zimmer, il est également compositeur sur des blockbusters comme Pirate des Caraïbes). Autant dire qu’on est dans de bonnes dispositions dès le début.
Le film de Laurent Tirard tient la route (de la comédie) pendant toute son 1h30. Le metteur en scène compile plusieurs histoires avec un fil conducteur (le petit frère), assez naturellement au fond puisque Le Petit Nicolas est une séries de petites nouvelles. La reconstitution, ou plutôt la représentation, des années 50 (60 ?) est colorée et joliment désuète. Et lisse pourrait-on dire, nous sommes bien dans la fantaisie et pas dans l’évocation réaliste d’une époque révolue. Au-moins, le poids de la nostalgie (c’était mieux avant) ne risque donc pas de nous écrase. Quelques biens pensants grincheux et autre partisans de la Halde s’alarmeront peut-être et verront dans cette adaptation une ôde à la (vieille)-France d’avant forcément nauséabonde. Et nous découvrons pas contre des enfants dynamiques et amusants en culottes courtes et cravates. La troupe de gamins est vraiment attachante et très bien interprétée. Laurent Tirard tire le meilleur des enfants sans forcer dans le cabotinage. Mon préféré est peut-être Clotaire/Victor Carles, vraiment naturel, hilarant quand il passe le test de Rorschach.
La visite médicale a d’ailleurs quelque chose d’absurde. Et avec un peu de recul, on peut oser dire qu’on retrouve un peu l’esprit de dérision de Goscinny transcrite au cinéma : un peu d’absurdité tendre tout au long du film entre les quelques séquences autour du gosse de riche Geoffroy et son valet ou tout simplement des parents de Nicolas. Laurent Tirard s’amuse également avec quelques astucieuses mises en abîmes (le magazine Pilote et la recette de la potion magique) et même un caméo (un personnage d’un film récent à très grand succès apparaît trois secondes) qui m’a fait éclater de rire. Enfin, On rit beaucoup avec les diverses catastrophes de chacun : la télévision, le dîner avec le patron, les lignes à copier… Et sans être vraiment développé au delà de la description initiale de Nicolas, chaque acteur adulte a sa chance. Si on peut donner une mention spéciale à Valérie Lemercier, je n’oublierai pas le visage catastrophé de Sandrine Kiberlain, l’institutrice, quand on lui annonce qu’elle devra préparer un spectacle avec sa classe pour la venue du ministre !
A vrai dire, vu l’état actuel de notre cinéma, vu les comédies françaises qui cartonnent (Neuilly sa mère…), on pouvait difficilement espérer mieux que ce film sincère et vraiment drôle. Une surprise pour moi, même si j’avais déjà aimé Molière et Mensonges et trahisons et plus si affinités.

Par Pascal
17 octobre 2009
Revu le 28/9/2009 en DVD
Un film d’enfance que je n’avais pas vu depuis peut-être 20 ans… Bien qu’assez rare dans dans les années 90 et 2000, le film de capes et d’épées comporte quelques réussites à commencer par l’excellent Fille de d’Artagnan de Bertrand Tavernier, le meilleur film avec Sophie Marceau, le plus drôle aussi. Il y a aussi deux remakes, tout deux avec Vincent Perez, le Bossu (très bon) et Fanfan la tulipe (que j’avais bien aimé à sa sortie, voilà). Si on étend plus généralement au film d’époque, je pense aussi à Ridicule (formidable) et le Libertin (encore avec Perez, très à l’aise dans le genre, mais le film a très mauvaise réputation malgré (ou à cause) la nudité de plusieurs protagonistes). Je pense aussi au film de Gérard Jugnot, le Rose et le Noir, sur lequel je ne ferai pas de commentaire et laisse le soin au lecteur de constater par lui-même à quoi nous avons affaire (ici, c’est du très lourd).
Cartouche, c’est l’histoire de Dominique, voleur moral et libre, brûlant sa jeunesse dans le larcin et la séduction. Avec un panache exceptionnel, Jean-Paul Belmondo l’interprète comme une fuite en avant constante parsemée de coups d’éclats comme autant de provocations face à une société stérile, formée d’une populace aveugle ou manipulable et d’une noblesse déconnectée et stupide (le Maréchal d’armée presque gâteux est à ce titre hilarant). Cartouche semble alors passer comme un prophète promettant des jours meilleurs et le partage des richesses. Philippe De Broca n’en fait cependant pas le représentant d’une cause juste mais un électron complètement libre, irresponsable et égoiste emportant tout entier son entourage au gré de ses envies personnifiées ici par la belle Vénus. Cartouche ne joue donc pas avec les limites, il les franchit jusqu’à ce qu’on finisse par l’arrêter, conscient de son destin qu’il évoque dès le début à son frère alors qu’un voleur se fait torturer sur la place publique.
Il n’est dès lors pas étonnant que la comédie très enlevée du début devienne amère. Les multiples refus de Isabelle de Ferrussac à ses avances et un sacrifice douloureux ramènent Cartouche à sa condition. Lucide, il l’a toujours été mais c’est bien la tristesse qui transparaît dans les derniers beaux instants du film. Ce virage cohérent et virtuose font de Cartouche un spectacle populaire exemplaire. Le film est un véritable plaisir. Visuel d’abord avec des paysages magnifiques, d’excellents costumes* colorés et des décors parfois superbe (le cloître notamment et l’intérieur de la cathédrale) mais aussi sonore, la musique de George Délérue étant prodigieuse. Cartouche est également très drôle avec des bonne répliques et de la répartie puis de nombreux moments gentiment absurdes dont toute la première partie à l’armée puis les différents vols du « gang » de Cartouche comme le déménagement complet d’un salon luxeux en une vingtaine de secondes (!).
Autour de Belmondo, deux acolytes et une femme (plus Jacques Balutin en drôle de moine) qui surjouent avec bonheur. La Douceur est en fait une brute jouée par Jess Hahn vu également en Américain dans Laisse aller c’est une valse (et plein d’autres comédies de l’époque). La Taupe est le casanova cultivé parfaitement incarné par un Jean Rochefort déjà flegmatique et philosophe. Et il y a Claudia Cardinale, sublime dans ses vêtements de gitane, à la fois fière et minaude, amoureuse et pieds nus. De Broca la filme également avec amour, éclatantes dans les derniers instants en rouge ou en argent. Elle rend les tout derniers moments du film éclatants, d’une beauté stupéfiante jusqu’aux ultimes instants. Et c’est ainsi que sans faire de (nouvelles) vagues, le couple Belmondo/de Broca tirèrent à cette époque le cinéma français vers le haut…










*C’était une époque où le port de la puffy shirt régnait en maître, alors que maintenant c’est fortement déconsidéré.

Par Pascal
10 octobre 2009
Cinq films un peu au hasard en DVD brassant une large période de la vie de réalisateur de Woody Allen. Ce grand auteur m’a toujours plu et ce n’est pas son superbe dernier film Whatever Works, qui changera la donne.
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe… sans jamais oser le demander
**1/2
Avec ce titre devenu célèbre, Woody Allen est encore dans sa période pré-Annie Hall. Ses films vont plus volontiers dans le loufoque. Tout ce que vous… n’est cependant pas une comédie pure mais une parodie. Et plutôt que faire une grande parodie d’un genre connu, Allen en effectue de multiples dans ce film à sketches. Il ne faut pas se voiler la face : le film a plutôt vieilli et la farce tourne souvent court. On peut aussi se demander si l’objectif du film était systématiquement le rire. Le premier sketch, où Allen enchaine les bides (hilarants), les gags visuels et une illustration des contraintes d’une ceinture de chasteté, fait très bien illusion. C’est d’ailleurs le plus drôle des sketches. Le dernier, une sorte d’Il était une fois la Vie pour adulte où Woody Allen s’illustre dans son costume de spermatozoïde, est également décalé et plutôt drôle (on notera la présence de Burt Reynolds, le film sort la même année que Délivrance). Dans l’histoire du sein géant, la satire des mœurs contemporains laisse place à une parodie appliquée (et assez réussie) du film d’horreur qui n’aurait pas déplu à Mel Brooks. Soit.
Mais que dire de celui de la sodomie où un docteur perd tout à cause de son amour pour un mouton (!) ? On pouvait s’attendre à un marivaudage décalé mais Allen prend le spectateur à contrepied et signe un sketch tourné comme un film intimiste et destructeur, plus cruel que drôle. Gene Wilder est excellent en docteur tombant sous le charme de la bête jusqu’au déni lors de la séquence dérangeante où sa femme le surprend en compagnie de son mouton avec un porte-jarretelle (!!). On retrouve aussi ce ton amère dans le sketch du travesti grimée en femme et perdu à seulement quelques mètres de la sienne, qui ne sait rien, et également dans la parodie de jeu télévisé où la neutralité du présentateur devant les déviances de ses candidats ne prête pas forcément au rire. D’ailleurs ce jeu est finalement assez moderne. De l’absurde inconfortable en quelque sorte. Pour le spectateur non admirateur de l’auteur, on peut quand même (oser) dire que le film ne vaut pas, plus, la réputation de son titre.

La Rose Pourpre du Caire
***1/2
Ce n’est pas le film le plus connu de Woody Allen. Sa durée courte (1h20 à peine) et son principe, qu’il convient de ne pas trop dévoiler, mérite pourtant qu’on s’y attarde.
Pendant les années 80, Mia Farrow est de presque tous (tous en fait à part Stardust Memories) les films de Woody Allen. Comme Alice, elle tient ici (presque) seule le film. Pendant la crise des années 30, Cécilia, minée par un mari en perdition après la perte de son emploi, survit grâce aux séances de cinéma jusqu’à ce qu’un événement pour le moins incongru lui donne la possibilité de rêver à travers un amoureux joué par Jeff Daniels. La Rose Pourpre du Caire devient un véritable hommage au cinéma de l’époque et à ses codes et leur aura si particulière (louée aussi dans Crimes et Délits où un personnage s’enthousiasme pour les films avec ses acteurs portant des smokings alors qu’ici on admire les téléphones blancs et les affichages lumineux).
Il n’est alors pas étonnant de voir le film prendre des allures féériques tout en restant très drôlement prosaïque (Allen exploite complètement son idée-rebondissement) jusqu’à sa conclusion quelque peu inattendue. Pour résumer, la romance n’est pas un feel good movie total, Allen privilégie plutôt la cohérence de ses personnages mêmes quand ils sont tiraillés entre des choix délicats. Toute la conclusion/confrontation dans la salle de cinéma est brillante et touchante. « Last week I was unloved. Now two people love me and it’s the same two people. ». Mia Farrow doit choisir non pas entre réalité et fiction mais entre deux vies rêvées, aucune d’entre elles n’étant vraiment acquise. Et bien que fort simple, le plan final, le lumineux visage de Mia Farrow, est pour moi un des plus beaux plans de toute l’œuvre du metteur en scène. « I’m in heaven ».

Crimes et délits
****1/2
Je n’avais pas encore vu ce film, œuvre reconnue et maîtresse de son auteur (troisième film du classement de l’auteur sur imdb après les difficilement contestables Annie Hall et Manhattan). On ne peut pas dire que sa réputation soit sous-estimée. Le choc passé, je peux dire que Crimes et Délits est un très grand film. Bertrand Tavernier rapprocha ce film d’Hannah et ses sœurs au sujet de sa structure et de son propos, en plus grave. La mise en scène est étonnante et complexe, faite de flash-back, parfois réduits à une seule image (l’enfance religieuse de Judah/Martin Landau) ou interagissant avec le présent où Allen pousse le concept du personnage spectateur de sa vie passée. Elle est au service d’histoires séparées d’une même famille. Alors que Judah fait tout pour que sa maîtresse folle amoureuse ne révèle tout à sa femme jusqu’à envisager le pire, Cliff (Woody Allen), réalisateur de documentaire, joue au père avec sa nièce et tombe amoureux de sa productrice (Mia Farrow) également convoitée par Lester, producteur à succès et beau-frère de Cliff.
Le titre est évidemment en référence au Crime et Châtiment de Dostoïevski. La manière frontale et complexe où le réalisateur aborde le crime et la culpabilité qui lui succède est vertigineuse. Martin Landau est à ce titre exceptionnel, inoubliable quand il revient dans la maison de son enfance (où on aperçoit France Conroy, Ruth dans Six Feet Under). Le triangle amoureux, quant à lui, aurait fait un beau sujet de comédie. Mais c’est la désillusion qui domine, même pas le cynisme. Dans Crimes et Délits, chacun a ses raisons et le cœur n’a pas grand chose à faire, sinon perdre. Je crois que Woody Allen a dit qu’il ne se trouvait pas bon acteur. Pourtant, à la fête qui clôt le film, il est bouleversant.
Chef d’œuvre lucide, Crimes et délits révèle des thèmes dont Woody Allen se servit dans ses films suivants. D’une blague sur la boxe, il fait un point de départ d’un film (comme Annie Hall) à savoir Anything Else. Deux films de sa filmographie récente reprennent le thème cher à Dostoïevski et Crimes et Délits : l’abrupt Rêve de Cassandre raconte ainsi l’opposition entre deux frères face à un acte horrible. Le joyau Match Point est quant à lui l’aboutissement de l’évocation du crime impuni où finalement c’est la chance (ou le destin selon les sensibilités) qui dirige notre existence sans autre forme de moralité.

Tout le Monde dit I Love You
****1/2
Depuis 40 ans, la comédie musicale est un genre se faisant rare dans le paysage hollywoodien. Bon il y a eu Grease ainsi quelques films musicaux plus axés sur le dépassement de soi dans les années 80 (Flashdance, Fame, La Fièvre du Samedi soir) puis dans les années 2000 (8 mile ou le remake de Fame, High School musical que je ne connais pas du tout). Au milieu des années 90, Allen se lance dans ce projet de comédie musicale qui me marqua à vie d’où sa présence dans les films de ma vie. En le revoyant, je ne me peux m’empêcher d’être aux anges. Ce film restera pour moi un film enchanteur. A 60 ans, Woody Allen s’offre un petit plaisir en embrassant une actrice de la moitié de son âge et par ailleurs star de Hollywood, Julia Roberts. Il passe même pour le meilleur coup de sa vie !
Casting de stars (tellement que Liv Tyler et Tracey Ullman furent coupées au montage !) donc avec notamment des jeunes qui montent comme Natasha Lyonne, Natalie Portman, Lukas Hass. Woody Allen n’a également pas son pareil pour les embaucher les nouveaux talents (Billy Crudup ici) ou les relancer : c’est peut-être un hasard mais Drew Barrymore comme Julia Roberts sont à ce moment à la veille de (re)devenir des grandes stars. Barrymore est sur le point de devenir culte dans Scream tandis que Roberts va enchainer de nombreux succès (après plusieurs bides dont Mary Reilly) à commencer par le Mariage de mon Meilleur Ami. Toutes assurent un spectacle inoubliable en poussant la chansonnette de manière fort respectable (sauf Drew Barrymore qui refusa de chanter, se trouvant trop affreuse. Elle chante pourtant correctement dans Le Come Back). Le bonheur je vous dis.

Anything else
***
Nous sommes à New York. Woody Allen commence par raconter une histoire drôle (déjà racontée dans Crimes et Délits) sur la boxe qui résume en grande partie le film. Les plans sont fixes et les personnages discutent hors et dans le champ. Les blagues (souvent hilarantes) de stand-up s’accumulent. Le héros est un gagman voulant devenir écrivain sérieux, a des problèmes de couple, voit un psy, s’adresse à la caméra. On prend les même et on recommence ? Anything Else est une variation mineure mais souvent délicieuse de l’œuvre de Woody Allen. Et ce sont bien ces petites variations et différences qui font plaisir. Les personnages principaux ont rarement été aussi jeunes, à peine plus de 20 ans et Woody Allen s’octroie ici un rôle presque inattendu de vieux sage face à son alter ego classique (Jason Biggs)
Le personnage de Woody Allen est une variation étrange du névrosé (très) cultivé qui vieilli en devenant un mentor terriblement paranoïaque et armé. Impossible de ne pas y voir le Alvy d’Annie Hall ou le Isaac de Manhattan demeuré solitaire, presque une conscience (il n’apparaît qu’avec Jerry). Jason Biggs/Jerry est un condensé proche de la caricature de l’homme s’enfermant très tôt dans des situations inextricables. Et drôles : psy muet, copine prétendument frigide, belle-mère envahissante, agent jouant de la torture affective… Face à son autre lui-même Woody Allen « père » en finit par exhorter son disciple à quitter New York (et à donner des coups) pour Los Angeles, chose dont il fut lui-même incapable (ou alors le temps d’une escapade désastreuse) quelques 25 ans auparavant. Le lien élève/maître (à ce propos un thème également abordé dans… Crimes et Délits !) devient jeu de miroir temporel, le fantasme d’une deuxième chance.
Dans ce rôle miroir, Jason Biggs s’en tire honorablement mais sort peu de l’exercice d’interprétation d’un personnage du répertoire allénien (à ce jeu, Larry David dans Whatever Works est excellent et plus inspiré). Christina Ricci joue de son visage à la fois beau et étrange et s’avère être une vamp énervante mais aussi terriblement sexy en culotte et tshirt blanc. Car le Woody Allen des années 2000, avec des actrices comme Evan Rachel Wood, Christina Ricci, Penelope Cruz et évidemment Scarlet Johansson, se veut plus « hot » qu’il ne l’a jamais été. Cela ne nuit aucunement au(x) film(s)…

Par Pascal
3 octobre 2009